24 juillet 2009

Des impôts et du boudin

En dépit des cris inhumains, le petit homme trapu continue à fouailler le cou de sa victime de la pointe de son grand couteau. Il s'humecte fébrilement les lèvres, plongé dans la contemplation du sang qui se déverse dans un seau de bois. La toison drue de ses bras puissants est mouchetée de gouttelettes rouges, tout comme son tablier d'un blanc douteux. Presque tous les villageois se sont attroupés dans la froidure automnale, des masques d'enterrement peints sur leurs visages hâves. Un bébé pleure. Personne ne le console.

L'agonie semble s'éterniser, mais ne dure probablement pas plus de cinq minutes. Confortablement installé sur son cheval, Sire Robeur regarde distraitement la scène. Il s’est mordu l’intérieur de la lèvre hier et ne cesse en dépit de ses propres remontrances de lécher la petite protubérance laissée par la plaie. Le dernier râle d’agonie s’éteint enfin en un gargouillement, un dernier filet de sang ruisselle dans le seau. Sire Robeur ordonne que le cochon soit détaché et chargé sur sa charrette. Il laisse aux cinq soldats de son escorte le soin de diriger la manœuvre et reporte son attention sur les villageois.

Il ignore ostensiblement Gédéon, le vieil édenté qui tient lieu de doyen du village. Autre chose a attiré son attention. Qui est ce nouveau venu en armure de cuir accoudé à la margelle du puits ? Sûrement pas un paysan. Sire Robeur ne laisse pas à Gédéon le temps d’entamer son habituelle complainte sur les rigueurs de la vie. Il hèle directement l’étranger.

« Toi ! »

La surprise se dessine sur les traits de l’homme, qui se redresse.

« Moi, Messire ?
- Oui, toi. Viens. »

Un sourire bonhomme s’étire sur la face ronde du gaillard, qui obéit de bonne grâce. Il n’est pas très grand, mais robuste et ses mouvements sont fluides.

« Je te connais, n’est-ce pas ?
- En effet, Messire. »

Sire Robeur fouille les tréfonds de sa mémoire. Cette drôle de tête d’épouvantail surmontée d’un taillis de mèches brunes graisseuses…

« Strafe! Pug Strafe. Tu es parti il y a combien ? Une douzaine d’années ? Tu es devenu mercenaire ou quelque chose du genre, c’est ça ?
- C’est bien ça, Messire.
- Je n’imaginais pas que tu survivrais.
- J’ai appris à encaisser, Messire.
- Comment se fait-il que tu soit revenu ?
- Ben ma compagnie a été licenciée après la guerre et què'ques uns d’entre nous sont dev’nus bandits d'grand ch'min. J’ai ben vite compris qu’c’était pas un bon choix d'carrière si j’espérais vivre un peu plus vieux, alors j’ai décidé de rentrer au bercail.
- Bon. Mais tiens-toi à carreau ici. Je traite les hors la loi sans ménagement sur mes terres. »

Une expression malicieuse passe dans les yeux de Pug.

« Oui, oui. J’ai vu ces deux cadavres qui pourrissent au pont. J’me suis laissé dire que c’étaient d'malchanceux r'tardataires d'la bande qu'a mis à sac le village y a què'ques semaines. »

Serait-ce de l’ironie dans le ton ? Sire Robeur serre les poings.

« Tu as intérêt à me faire preuve de respect Strafe ! Je n’hésiterai pas à te corriger, tout homme libre que tu soit. Et puisque te voilà à point nommé, n’oublie pas de payer tes impôts.
- Aucun problème Messire. J’sais ben combien ça peut être utile. Mes employeurs payaient pas trop mal et toléraient aucun pillage. On peut dire qu’j’ai vécu sur les impôts pendant què'ques années, en què'qu'sorte.
- Bien. »

Le seigneur se tourne vers Gédéon, qui attend patiemment son tour.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Gédéon ouvre la bouche pour répondre mais, le prenant de vitesse, sa petite fille s’avance d’un pas et tombe à genoux.

« Messire ? »

C’est une beauté de seize ans. Ses cheveux auburn en bataille ne sont pas très nets et ses mains sont couvertes de cals, mais elle a un joli minois régulier, quoiqu’un peu maigre. Par ailleurs, ses formes sont avantageuses, d’autant qu’un heureux angle de vue présente à Sire Robeur un magnifique panorama plongeant dans le col légèrement délié de la donzelle. Une irrépressible érection le force à se trémousser quelque peu sur sa selle et à s’asseoir plus loin du pommeau. Aucune importance. Pour inconfortable qu’elle soit, cette nouvelle posture est plus droite et semble certainement plus imposante.

« Oui ? Qu’est-ce que tu veux ?
- Simplement supplier votre clémence pour mon fiancé Gérémie. »

Cela serait une idée, en effet ! L’homme est un braconnier qui mérite amplement son séjour au cachot. Mais d’un autre côté, plus vite la fille se mariera, plus vite son seigneur pourra se permettre un bon moment avec elle. Une petite voix au fond de sa tête se demande tout de même si la posture qu’elle a adoptée est le fruit de la chance ou une tentative pour le circonvenir.

« Je vais y réfléchir. »

Assurément, il y réfléchira ! Il doit même se forcer à détourner le regard de ses appâts et décide de la congédier d’un revers de main.

« Et toi Gédéon ? Je présume que tu vas m’annoncer que des monceaux de misères se sont abattus sur vous ?
- En effet mon seigneur. Cette année a été très dure et…
- Allons, Gédéon, toutes les années sont mauvaises pour vous. Quand ce n’est pas la sécheresse, ce sont des inondations, ou des maladies. Vous devriez être habitués maintenant.
- Mais ces bandits ont volé ou tué nos animaux, pis saccagé les champs. Z'ont tout volé nos possessions. Nous survivrons peut-être pas au prochain hiver. »

Le seigneur Robeur secoue la tête.

« Il n’y a pas moyen vieillard. Vous me devez un cochon par an, ainsi que des volailles et cinq sacs de grain.
- Mon seigneur, on peut pas s'permettre plus de trois sacs. On a tout perdu !
- Je vais te dire ce que j’en pense. Je pense que vous êtes tout à fait capables de dissimuler vos biens aux pillards. »

Il se penche au dessus du vieillard tremblant.

« Ou à moi d’ailleurs. J’espère pour vous que nous ne trouverons rien de caché. »

Sur ce, il envoie quatre soldats fouiller les maisons. Une vague de nervosité se répand dans l’attroupement, comme pour confirmer ses soupçons. Le premier homme à pénétrer l’une des chaumières s’arrête soudain dans l’encadrement, émet un gargouillis et commence à s’agiter spasmodiquement, littéralement suspendu à la pique de fer qui lui traverse le cou de part en part. Ses acolytes saisissent leurs armes. Ils sont aussitôt criblés de carreaux tirés depuis des maisons voisines. Sire Robeur entend un bruit de lutte derrière lui. Comme il se retourne pour voir ce qui se passe, Strafe, le mercenaire, saute sauvagement jusqu’à lui avec un gourdin clouté dont il lui assène un coup sur le côté de la tête. Le choc se réverbère dans le crâne du seigneur, comme si son cerveau y rebondissait à la façon d’un flan. Il ne ressent pas tout de suite la douleur, mais perd le sens de l’orientation et glisse à bas de son cheval. Son menton et son nez heurtent la terre gelée avec un craquement sourd.

Étourdi et pris de panique, il tente de s’éloigner en rampant, aussitôt retenu par son pied gauche resté coincé dans l’étrier. Il agite faiblement la jambe, se dégage et tente de reprendre ses esprits. Tout est flou autour de lui, la tête lui tourne. Un liquide chaud et poisseux lui coule dans le cou. Il faut qu’il attrape son épée… Sa main droite se pose maladroitement sur la garde. Il est en train d’essayer de dégainer la lame lorsque quatre mains lui empoignent rudement les bras et le défont de son baudrier. On le relève et le traîne sur quelques pas.

Il ne distingue pas aisément la forme qui se tient devant lui. C’est Strafe, si proche qu’il perçoit même son haleine fétide.

« Alors Messire ? J’vais vous expliquer un truc qu'j’ai appris dans les grandes villes du sud. Voyez, les gens ont b’soin qu'on leur rende des services en échange de tout ce qu’y donnent. Sans ça, ben ça craque. Et non, Messire, déflorer leurs épouses ça suffit pas, j’en ai peur. Pas plus qu'vos droits héréditaires ou divins, plus maintenant. Nan, s'qu'y z’ont b'soin c’est de la sécurité, d’une administration efficace, ce genre de machins, vous voyez ? En fait, z’êtes un peu démodé Messire, avec tout le respect que j’vous dois. »

Sire Robeur crache. Un filet de sang goutte de sa bouche douloureuse.

« Bâtard ! Je vais… Je vais… »

« N’vous inquiétez donc pas d'tout ça Messire. Mes copains et moi on s’est dit qu’on pourrait p’têt bien se rendre utiles et vous r'mettre dans l'coup. P’têt même qu'les serfs ont pas payé tout ça pour rien après tout. Y’a encore un p’tit què'qu'chose à en tirer. »

Le seigneur tente de saisir le sens de ce charabia. Mais ses pensées ont une consistance pâteuse, tout juste malaxée par la spatule d’une douleur grandissante. Tout ce qu’il arrive à produire est un babillage interrogatif :

« Qu… Quoi ? »

Pug Strafe lui tapote gentiment la joue.

« Eh ben, Messire, ils vous ont bien nourri, évidemment. »

Le seigneur Robeur aperçoit fugitivement des chicots jaunes dans le sourire démoniaque qui s’étire sur la rondeur boutonneuse du visage de Strafe avant d’être brutalement mis à terre par un coup de pied derrière les genoux. Ses testicules heurtent une poutre. La souffrance irradie dans tout son ventre mais il n’a pas le temps de crier. Une main lui plaque violemment la tête contre la poutre. Ses poignets et ses chevilles sont solidement entravés par des cordes rêches. Il lutte et parvient à tourner sa tête vers la droite. Un tablier sale se dresse là, ainsi qu’une grosse main velue, qui tient un grand couteau aiguisé.

Posté par Nil-the-Frogg à 19:41 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Des impôts et du boudin

    Notes au sujet du texte

    Cette histoire a été écrite dans le cadre d'un exercice organisé sur un forum. L'objectif était d'écrire jusqu'à trois pages sur un thème fixé. Le thème pour cette session était "les impôts". Je dois dire que les trois autres participants ont proposé un travail de qualité, mais je ne puis bien sûr pas le reproduire ici. L'exercice était sur un forum anglophone, ce texte ci est donc une traduction de celui posté juste avant.

    Posté par Nil-the-Frogg, 24 juillet 2009 à 19:44 | | Répondre
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