26 septembre 2009

Diner aux chandelles

Les dernières notes de la symphonie résonnèrent dans l’auditorium, se dissolvant lentement avec le charme qu’elles venaient de tisser, cédant la place à un silence lourd. Mais la magie de la musique embaumait encore les cœurs, nourrissait encore les esprits. Il n’y eut pas d’applaudissements ; les musiciens n’en attendaient pas. Pour un instant, chacun resta assis à sa place, retardant le moment de revenir au monde, rassemblant la force de se lever. Quelques spectateurs se dressèrent enfin, puis d’autres encore. Les musiciens eux-mêmes gagnèrent les loges, traînant leurs instruments.

Andreï se tourna vers Oskana. Elle souriait, non pas de ce petit rire de circonstance qu’il arrivait encore à susciter, parfois, mais plutôt d’un léger pli des commissures, expression délicate d’une joie plus profonde. Il lui prit la main et l’aida à se lever. Ses gestes étaient empreints d’une grâce qu’il ne lui avait pas connue depuis des mois. Ils se joignirent à la foule bruissante qui s’écoulait lentement des escaliers et se déversait dans le grand hall. Ce bourdonnement de conversations était rafraîchissant pour des oreilles trop longtemps accoutumées à côtoyer des spectres silencieux.

Ils s’égayèrent dans la nuit d’août. La ville était encore humide des pluies de la veille. Il faisait chaud, si chaud qu’on avait même dévêtu les arbres. Ces derniers prenaient l’air, dépouillés de leurs manteaux d’écorce et de feuilles, leurs lacis de branches sèches essayant d’enserrer la lune entre leurs doigts noueux. Au sol, les rails désertés du tramway brillaient comme les traînées de quelque gros escargot.

Andreï était aux anges de voir Oskana si radieuse. Il en aurait dansé le long des trottoirs, s’il avait pu. La sveltesse et la peau de lait de sa bien-aimée lui avaient toujours fait tourner la tête. Bien sûr, elle n’avait jamais été si mince qu’en ce moment. Son teint luisait comme une opale dans la pénombre. Elle aurait vingt-deux ans demain, mais il décida de fêter cet anniversaire le soir même. Il y songeait depuis si longtemps qu’il rêvait cette célébration comme un évènement féerique tel que seule cette nuit, entre toutes, en portait la promesse. Il lui caressa la nuque, glissant les doigts entre les mèches mordorées qui s’échappaient de son chignon. Elle frissonna légèrement, ferma les yeux, ses lèvres gercées se détendirent voluptueusement. Il se pencha et lui souffla doucement dans le creux de l’oreille :

« J’ai une surprise pour toi. »

Elle l’interrogea de ses grands yeux bleus, toujours aussi brillants au fond de leurs orbites creusées, mais elle ne dit rien. Sur le reste du chemin, elle fredonna une comptine dont les paroles, à peine susurrées, échappèrent à Andreï. Cela n’avait pas d’importance, l’air en était entraînant et les porta jusqu’à leur immeuble lépreux. Elle précéda Andreï dans les escaliers obscurs car elle avait mieux que lui mémorisé l’emplacement des planches vermoulues ou branlantes. Elle les conduisit jusqu’au troisième étage sans trébucher et n’eût presque pas à tâtonner pour trouver la serrure. Ils refermèrent derrière eux.

Andreï approcha la table de la fenêtre, afin qu’elle soit éclairée par le clair de lune. Il ouvrit ensuite le buffet à l’aveuglette et y saisit de la vaisselle qui n’avait pas servi depuis près d’un an. Il dressa le couvert et prit même la peine de plier les serviettes en forme de personnages. Incrédule, Oskana demanda :

« Mais qu’est-ce que tu nous mijotes ?
- Assois-toi. Tu vas voir. »

Andreï fouilla dans un tiroir et s’empara du tire-clou qui s’y trouvait. Il alla dans angle de l’appartement et retira méticuleusement une des planches du parquet. Une niche rembourrée de paille était ménagée dessous. Il en extirpa un objet enveloppé d’un chiffon qu’il apporta jusqu’à la table. Il déroula cérémonieusement le paquet, révélant une petite boîte de conserve et une bougie. Oskana se saisit de la boîte d’une main tremblante et la tourna vers la lumière.

« De l’aubergine marinée à l’ail. Mais… comment ? »

Andreï enficha la chandelle sur le bougeoir de fer blanc et gratta l’allumette qu’il avait conservée à cet effet.

« Je l’ai cachée dès le début des restrictions, exprès. »

Il sortit des tranches de pain rassis de ses grandes poches.

« Et j’ai aussi réussi à mettre ça de côté au ces derniers jours. »

Oskana ne sut que dire. Elle se mordilla la lèvre. Une larme lui coula le long de la joue. Andreï ouvrit la boîte. Aussitôt, la puissante fragrance envahit la pièce, déclenchant les hurlements de leurs estomacs affamés. Ils prirent pourtant le temps d’étaler sur le pain les lamelles noires et vertes luisantes, les pressurant tendrement sous la lame du couteau pour en apprécier la texture, pour en savourer l’aspect. C’est les yeux dans les yeux, le regard illuminé par la flamme de leur dernière bougie, qu’ils dégustèrent lentement leur festin. Plus tard, ils s’allongeraient, elle blottie au creux de ses bras et ils regarderaient mourir  la lumière. Ils n’auraient pas la force de faire autre chose avant de s’endormir, mais ce n’était pas important. Le temps de quelques bouchées, le temps de quelques caresses, une symphonie plein la tête, ils avaient échappé au siège. Les obus des allemands, la faim et peut-être aussi le froid reviendraient, demain ou plus tard, mais rien ne pourrait étouffer cette nouvelle étincelle.

Posté par Nil-the-Frogg à 11:31 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Diner aux chandelles

    Belle histoire !

    Une jolie et tendre decouverte, qui a egaye ma matinee. Merci !

    Posté par depassage, 06 octobre 2010 à 11:02 | | Répondre
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