30 octobre 2011

Bain de boue

Quelque part dans un trou, un jour de mai 1915.

Il n'y a plus d'horizon. Le monde n'existe plus, il cesse à quelques dizaines de mètres à peine. L'univers a fondu, il colle partout. La boue, c'est le dernier enfer à la mode. Partout, le regard bute sur des murailles de boue, sur des uniformes boueux, sur des remblais englués, sur des hommes de glaise. Il paraît que c'est bon pour la peau, mais les démangeaisons sous ma barbe ne sont apparemment pas d'accord. J'ai toujours de la terre sur les mains, qui colle ou craquèle, et nulle part où l'essuyer. À force, je n'ai plus d'autre goût en bouche. Et d'ailleurs, les rations contiennent-elles autre chose ?

Je ne suis même pas sûr que mon fusil soit encore en état de tirer. Cela n'a pas beaucoup d'importance. On me parle de nouvelles technologies, mais je n'ai tué qu'à coup de pelle ou de crosse. Les beaux messieurs dans les salons, qui déplacent leurs soldats de plomb en sirotant du Veuve Cliquot devraient essayer un jour : c'est exaltant de sentir dans le manche de la pelle céder les os de l'ennemi. Ou du camarade, je ne sais plus. Comment faire la différence ? Nous sommes tous couleur d'argile, de toutes façons. Et si la boue rougit, elle boit tout sans se plaindre. Tout sauf les odeurs, bien sûr, à nous faire regretter l'hiver nos doigts gelés, nos nuits tremblantes.

On me demande ce qu'il est possible de faire pour le moral des troupes. De la gnôle ! De la gnôle, Madame la censure, c'est tout ce que je demande. Tant qu'à n'avoir plus d'horizon, qu'au moins il soit flou.


                                                                              Caporal Personne

Posté par Nil-the-Frogg à 16:14 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Bain de boue

    Détails

    Texte issu d'un atelier avec la consigne suivante : imaginer et écrire une lettre ayant pour cadre la première guerre mondiale, en 25 minutes. Cela paraissait tellement plus long et touffu sous forme manuscrite !

    Posté par Nil-the-Frogg, 30 octobre 2011 à 16:16 | | Répondre
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